Tigran Hamasyan : l’alchimiste du jazz et des racines arméniennes
7 février 2025
7 février 2025
Tigran Hamasyan est né en 1987 à Gyumri, une ville d’Arménie où la musique tient une place essentielle dans la culture quotidienne. Dès l’enfance, il plonge dans les mélodies qui l’entourent : les chants religieux arméniens, les musiques folkloriques mais aussi les grandes figures du jazz comme Keith Jarrett, Chick Corea ou Herbie Hancock. À seulement trois ans, il fredonne des chansons traditionnelles ; à six ans, il découvre le piano, un instrument qui deviendra son moyen d’expression le plus intime. Pourtant, chez Hamasyan, l’exploration musicale ne s’arrête jamais à une seule discipline.
Pour lui, le jazz est un prisme. Il fonctionne comme un langage malléable, apte à absorber d’autres vocabulaires musicaux. "Le jazz est un format si libre qu'il peut accueillir des traditions du monde entier", a-t-il affirmé lors d'une interview pour le magazine Downbeat. Cette vision ouverte de la musique donne naissance à un style hybride, où improvisation complexe et structures traditionnelles se répondent.
Pour comprendre comment Tigran Hamasyan intègre si profondément la musique arménienne dans son œuvre, il faut d’abord saisir l’importance de cet héritage. L’Arménie possède une tradition musicale ancienne, dont les racines plongent dans des siècles de pratiques religieuses et populaires. Les khaz, ces notations musicales médiévales utilisées dans l’église arménienne, témoignent d’une richesse insoupçonnée. Les chants liturgiques, souvent empreints de mélancolie et de tension dramatique, reflètent l’histoire tourmentée du peuple arménien.
C’est cette mémoire musicale que Hamasyan convoque. Il puise abondamment dans les travaux d’ethnomusicologues comme Komitas Vardapet, une figure clé du renouveau de la musique arménienne au XXe siècle. Komitas a collecté et harmonisé des centaines de chants traditionnels, qui représentent aujourd'hui une source d'inspiration majeure pour Hamasyan. Dans ses albums, le pianiste réinterprète ces mélodies avec une liberté étonnante, en mêlant des dynamiques jazz à des harmonies inspirées du folklore oriental.
Si la musique de Tigran Hamasyan est si convaincante, c’est que l’artiste possède une technique pianistique impressionnante. Il sait jouer sur les contrastes : des motifs minimalistes répétés deviennent soudain un torrent de notes complexes ; des harmonies aériennes laissent place à des rythmes syncopés. Cette virtuosité permet à Hamasyan de naviguer entre plusieurs mondes musicaux tout en maintenant une cohérence émotionnelle.
Un album comme Luys i Luso (2015) illustre bien cette approche. Sur ce disque, Hamasyan revisite des hymnes sacrés arméniens, en les enveloppant de suaves progressions harmoniques et d’improvisations délicates. Loin d’un simple exercice académique, il transforme ces chants en expériences immersives, où chaque note semble contenir un fragment de l’âme collective de son peuple.
Un autre aspect fondamental du style de Tigran Hamasyan réside dans sa manière unique d’aborder le rythme. Le folklore musical arménien regorge de cycles rythmiques atypiques, parfois asymétriques. Ces signatures temporelles, souvent en 5/8, 7/8, voire 11/8, imprègnent bon nombre de ses compositions. Pour l’auditeur, cela crée une sensation d’instabilité envoûtante, comme si la musique dansait sur le fil d’une structure toujours mouvante.
Dans son album Mockroot (2015), plusieurs morceaux révèlent ces influences rythmiques. Pour ne citer qu’un exemple marquant, la pièce "Double-Faced" alterne entre passages méditatifs et déflagrations rythmiques, où chaque polyrythmie semble dialoguer avec une pulsation archaïque absente mais sous-jacente. À cela s’ajoutent des ornementations pianistiques qui évoquent la façon dont les chanteurs traditionnels arméniens embellissent leurs mélodies.
Bien que profondément ancré dans ses racines, Tigran Hamasyan est un artiste de son temps. Il n’hésite pas à intégrer des éléments modernes à son univers musical. Dans des projets comme The Call Within (2020), il s’aventure dans des paysages atmosphériques influencés par le rock progressif et la musique électronique. Pourtant, même au cœur de ces explorations contemporaines, l’héritage arménien reste une boussole : les intervalles caractéristiques, les phrasés vocaux et l’émotion brute des chants traditionnels y font écho.
De plus, Hamasyan collabore avec des artistes de divers horizons, ce qui nourrit encore davantage son processus créatif. Des musiciens comme Ari Hoenig, Dhafer Youssef ou encore Nils Petter Molvær ont partagé la scène avec le pianiste, ajoutant leurs propres couleurs à ce kaléidoscope sonore.
L’œuvre de Tigran Hamasyan va au-delà de la fusion musicale : elle porte un message, celui de la mémoire universelle. En faisant dialoguer une expression musicale millénaire avec des formes contemporaines, il rappelle que nos identités ne sont jamais figées. Ses compositions racontent des histoires qui parlent autant de l’Arménie que du monde entier. C’est une musique de croisement, qui résonne avec cette idée que l’art transcende les frontières et unit ce qui semble parfois disparate.
En explorant l’œuvre de Hamasyan, on ne découvre pas seulement un pianiste hors norme. On rencontre un passeur, un alchimiste qui perpétue une tradition tout en la réinventant pour notre époque. En cela, il incarne à merveille la modernité du jazz, ce langage universel toujours ouvert aux richesses de l'autre.