Dix artistes qui réinventent le jazz hybride aujourd’hui
5 février 2025
5 février 2025
Au centre de cette révolution, difficile d'ignorer Shabaka Hutchings. Ce saxophoniste né à Londres et élevé à la Barbade incarne une vision du jazz profondément spirituelle. Leader de projets majeurs comme Sons of Kemet, The Comet is Coming ou Shabaka and the Ancestors, Hutchings traverse les genres avec une énergie frénétique. Avec Sons of Kemet, il mêle jazz, afrobeat et rythmes caribéens. Avec The Comet is Coming, il invoque la science-fiction et des nappes électroniques hypnotiques. Quant à Shabaka and the Ancestors, c’est une véritable cérémonie, une quête mystique qui exhume les racines africaines du jazz.
Son œuvre, saluée par la critique, a révolutionné la perception du jazz contemporain. L’album Your Queen is a Reptile (2018) a été nommé au prestigieux Mercury Prize. Un disque enragé qui proclame : ce jazz peut aussi être politique, activiste et radicalement moderne. Hutchings est un passeur de feu, redonnant au jazz son rôle essentiel : être le miroir brûlant de notre époque.
Si l’afrobeat de Fela Kuti a marqué les années 1970, le Londonien Kokoroko lui insuffle une nouvelle modernité. Ce collectif explosif, mené par la trompettiste Sheila Maurice-Grey, embrasse l’héritage afrobeat tout en flirtant avec une sensibilité jazz contemporaine. Leur morceau « Abusey Junction », issu de leur premier EP éponyme (2019), a littéralement envoûté les auditeurs – totalisant des millions d’écoutes sur les plateformes de streaming.
Leur musique est à la fois nostalgique et résolument actuelle. Des guitares limpides, des rythmes percussifs venus de l’Afrique de l’Ouest et des cuivres qui chantent comme jamais. Kokoroko capture la diversité culturelle de Londres, mais reste profondément ancré dans une esthétique afro-descendante. Une synchronisation parfaite entre la tradition et l’innovation.
Il y a un groove chez Yussef Dayes qui vous prend aux tripes. Batteur hors pair, membre du duo Yussef Kamaal avant de poursuivre une carrière solo, Dayes repousse constamment les frontières du rythme. En collaborant avec des artistes comme Tom Misch ou Alfa Mist, il bâtit une musique qui fusionne le broken beat londonien, le hip-hop et le jazz le plus libre.
Son album Black Classical Music (2023) symbolise cette hybridité. Les morceaux déclinent des rythmes syncopés tout en intégrant des lignes mélodiques complexes. Yussef Dayes ne se contente pas de jouer la batterie ; il en fait l’élément central, une pulsation vivante qui redéfinit le jazz à l’ère du numérique.
Emma-Jean Thackray a tout d’une architecte musicale moderne. Trompettiste, compositrice, productrice… elle est un véritable orchestre à elle seule. Son album Yellow (2021) s’écoute comme un voyage cosmique. Inspirée par Sun Ra et la spiritualité du jazz des années 60, elle y mêle des éléments électroniques, des chœurs et des grooves funk venus des années 70.
Avec Thackray, l’audace est la règle. Elle prouve que le jazz orchestral peut aussi être ludique, dansant et viscéralement contemporain. « Mon but ? Faire de la musique qui rassemble », affirme-t-elle dans une interview pour The Guardian. Pari gagné.
Pour Makaya McCraven, le jazz est un immense laboratoire. Batteur, producteur et compositeur, il a inventé une esthétique unique qu’il appelle la “organic beat music”. En clair : il enregistre des improvisations live, les découpe et les réassemble comme des samples de hip-hop.
Son chef-d’œuvre, In the Moment (2015), a été acclamé comme une des œuvres les plus novatrices de la décennie. Plus tard, Universal Beings (2018) a confirmé son statut de génie créatif. En travaillant sur le live autant que sur la post-production, McCraven offre une musique à la fois ancrée dans la tradition et tournée vers l’avenir.
Saxophoniste de talent, Nubya Garcia est devenue le visage de la scène jazz londonienne. Avec des albums comme Source (2020), elle explore un spectre large : grooves reggae, cumbia, dub, afrobeat et, bien sûr, jazz. L’essence cosmopolite de Londres transparaît dans ses compositions.
Ce qui la distingue, c’est son lyrisme, sa capacité à faire chanter chaque note de son saxophone. Garcia est une conteuse d’histoires, faisant de sa musique une réflexion sur ses racines culturelles, son héritage et son identité. À seulement trente ans, elle est déjà une figure incontournable du jazz international.
En France, difficile de parler de jazz hybride sans mentionner Théo Ceccaldi. Violoniste virtuose, improvisateur énergique, il secoue la scène avec des projets comme son trio Freaks ou encore l’orchestre La Scala. Ceccaldi s’amuse à brouiller les pistes : jazz, musique classique, rock psychédélique… tout y passe.
Son approche insolente mais maîtrisée a valu à son trio le Prix Django Reinhardt en 2017. Avec Théo Ceccaldi, l’idée même de format explose : il compose, improvise et déconstruit avec une maîtrise impressionnante.
Trompettiste visionnaire, Christian Scott aTunde Adjuah se définit comme l’inventeur du “stretch music” : une musique qui étire les frontières du jazz pour y incorporer des éléments afro-caribéens, rock ou encore électroniques. Sur des albums comme Stretch Music (2015) ou Ancestral Recall (2019), il prouve que le jazz peut résonner avec des idées profondément modernes.
Son jeu de trompette, souvent intimiste, réussi à transmettre des émotions brutes tout en intégrant des expérimentations avant-gardistes. À travers son travail, Adjuah revendique aussi ses racines afrocentriques, remettant au centre l’héritage culturel dont il est issu.
La vocaliste française Leïla Martial transforme sa voix en un instrument à part entière. Plutôt que de se cantonner à un chant « classique », elle utilise des onomatopées, des murmures et des cris pour créer un univers sonore unique. Ses albums, comme Baa Box, sont à la croisée du jazz, de l’expérimental et des musiques actuelles.
Leïla Martial est une révélation, un exemple parfait de ce que la scène jazz sait offrir de plus audacieux et de plus intime. Chaque performance est une expérience viscérale.
Originaire d’Arménie, le pianiste Tigran Hamasyan tisse des ponts entre les chants traditionnels arméniens et les harmonies jazz contemporaines. Acclamé pour des albums comme Shadow Theater ou The Call Within, sa musique est une invitation au voyage, entre mélancolie et exaltation.
Hamasyan brille par sa maîtrise technique et son imagination débordante, intégrant des rythmes complexes tout en maintenant une émotion brute. Il est l’un des rares artistes à réussir un parfait équilibre entre virtuosité et profondeur spirituelle.
Ces artistes ne font pas que jouer de la musique. Ils la transforment, l’élargissent, l’hybrident. Grâce à eux, le jazz demeure un art révolutionnaire, un espace de liberté où tout est possible. La diversité de leurs approches montre que le jazz n’appartient à personne, mais qu’il est pour tout le monde. Ce mouvement hybride, en perpétuel renouvellement, ne fait que commencer. Alors, ouvrez vos oreilles : le futur du jazz s’écrit sous nos yeux.
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