Esbjörn Svensson : l'homme qui a réinventé le jazz scandinave

1 avril 2025

Dans le paysage du jazz des années 90, le format du trio piano-contrebasse-batterie semblait avoir atteint une forme de maturité, presque figée. Bill Evans, Keith Jarrett, Oscar Peterson : le modèle était déjà iconique, mais souvent tributaire de traditions américaines ou de standards revisités. C’est dans ce contexte qu’Esbjörn Svensson, accompagné de Dan Berglund (contrebasse) et Magnus Öström (batterie), fait irruption.

Ce qui frappe immédiatement chez e.s.t., c’est leur approche novatrice de l’interaction musicale. Leur musique est un dialogue constant, où chaque instrument a son mot à dire. La contrebasse de Berglund n’est pas seulement un soutien harmonique, elle rugit, chante ou produit des textures électrisantes grâce à des effets et des pédales. Quant à la batterie d’Öström, elle est bien plus que rythmique : elle raconte des récits, souffle le vent du nord, ou gronde comme un orage.

Dans un entretien donné en 2006, Svensson déclarait : « Nous avons toujours voulu élargir les limites, chercher ce qui se cache derrière le prochain mur. » Cette volonté de sortir des cadres se retrouve dans leur musique, qui mêle jazz, électronique, pop voire rock, tout en gardant une âme profondément improvisée.

Écouter Esbjörn Svensson, c’est entrer dans un univers où les fjords et la lumière nordique résonnent sur chaque accord. Difficile de dissocier sa musique de ses origines scandinaves. L’atmosphère des morceaux, souvent éthérée et intime, capture les paysages enneigés et les nuits infinies de la Suède.

Des morceaux comme “From Gagarin’s Point of View” ou “Seven Days of Falling” incarnent parfaitement cet équilibre entre mélancholie et puissance. Il y a toujours une dynamique, un mouvement, une tension narrative. Ce n’est pas un jazz prétentieux ou fermé, mais une musique accessible, cinématographique, qui touche autant les néophytes que les puristes.

Mais l’élégance nordique ne serait rien sans l’innovation technique. Svensson et son trio étaient célèbres pour leur amour des nouvelles technologies. Esbjörn utilisait notamment des effets électroniques sur son piano, créant des univers sonores uniques. En tournée ou en studio, il traitait chaque concert comme une exploration.

Nul ne peut parler d’Esbjörn Svensson sans évoquer son approche magistrale de la scène. Les concerts de e.s.t. étaient connus pour leur intensité émotionnelle. Le trio accordait une importance capitale à l'interaction avec le public, créant des moments suspendus où l’auditeur était comme embarqué dans un voyage improvisé.

L’un de leurs albums les plus emblématiques, “Live in Hamburg”, est une démonstration sublime de cette communion. Sorti en 2007, il témoigne de la vitalité et du dynamisme de leurs performances. The Guardian l’a décrit comme un des meilleurs enregistrements jazz live de tous les temps. Et pour cause : chaque note semble émerger de l’instant, comme si le temps était redéfini par la musique elle-même.

Cet art du live était renforcé par l’audace qu’ils mettaient dans les structures des morceaux. Peu de solos interminables à la virtuosité gratuite, mais des morceaux construits comme des histoires. Et, en fil conducteur, toujours cet équilibre entre écriture et improvisation, entre aléatoire et direction.

Svensson a également été l’un des rares artistes de jazz du XXIe siècle à connaître un succès commercial significatif. L’album “Strange Place for Snow”, sorti en 2002, a été un véritable phénomène, remportant un Grammy Award suédois et touchant un public bien au-delà des amateurs de jazz. Le trio a rempli des salles de concert non seulement en Scandinavie, mais également en Europe, au Japon et aux États-Unis.

Ce succès s'explique par plusieurs facteurs. Premièrement, la musique de e.s.t. ne se limitait pas à un genre ou à une niche fermée. Elle puisait dans des influences diverses, des mélodies pop accrocheuses aux textures électroniques progressives. Svensson a su briser les barrières entre les catégories musicales, rapprochant des publics souvent considérés comme éloignés.

Enfin, le label allemand ACT Music, sur lequel e.s.t. a publié une grande partie de ses albums, a joué un rôle clé dans leur ascension internationale. ACT est devenu au fil des années le foyer du jazz européen moderne, propulsant des talents comme Nils Landgren, Youn Sun Nah ou Michael Wollny. Le partenariat entre e.s.t. et ACT est un bel exemple de vision artistique partagée.

Le 14 juin 2008, Esbjörn Svensson meurt tragiquement dans un accident de plongée, à seulement 44 ans. Sa disparition laisse un vide immense dans le monde du jazz et au-delà. Beaucoup s’interrogent sur les directions qu'il aurait pu explorer, sur les albums qu'il aurait pu composer.

Mais l’héritage de Svensson ne s’est pas éteint avec lui. Bien au contraire. Nombreux sont les artistes qui revendiquent son influence, comme le pianiste norvégien Tord Gustavsen, le Britannique Neil Cowley ou encore le prodige allemand Michael Wollny. En écoutant la nouvelle génération du jazz européen, on retrouve souvent cette recherche constante de beauté, cette tension entre tradition et modernité qu’e.s.t. a si brillamment incarnée.

Son nom est même omniprésent dans la critique jazz contemporaine. Le magazine Jazzwise décrivait en 2018 e.s.t. comme “le trio qui a changé la face du jazz moderne”. Dans un contexte où le jazz semblait parfois chercher à se redéfinir, Svensson a ouvert des portes, inspiré des vocations et offert une nouvelle perspective.

Esbjörn Svensson n’était pas seulement un pianiste ou un compositeur. Il était une voix, un éclat d’humanité dans un monde d’harmoniques et de silences. À travers e.s.t., il a inventé une nouvelle manière de faire vivre le jazz : non pas comme une histoire poussiéreuse, mais comme une langue vivante, en évolution perpétuelle.

Si la Scandinavie est aujourd’hui une terre si fertile pour le jazz contemporain, c’est en grande partie grâce à lui. Il a ouvert la voie pour des générations d’artistes, montré que le jazz pouvait se réinventer sans se renier, et qu’il pouvait surtout parler à tout le monde, peu importe les frontières.

Alors, pourquoi Esbjörn Svensson est-il une référence du jazz nordique moderne ? Parce qu'il a fait plus que jouer de la musique. Il a réécrit ses codes, lui a donné une nouvelle géographie et, dans l’instant d’une note suspendue, nous a donné l’éternité.