Emma-Jean Thackray : l’alchimiste du jazz orchestral moderne

8 février 2025

Née à Leeds, dans le nord de l’Angleterre, Emma-Jean Thackray débute très tôt dans la musique. Formée d’abord à la trompette classique au conservatoire, elle s’intéresse à de multiples disciplines, de l’orchestration à la composition. Dès ses premières pièces, son talent pour mélanger des textures et des styles saute aux oreilles. Ses études la mènent au Trinity Laban Conservatoire de Londres, où elle approfondit son exploration des racines du jazz tout en brisant ses carcans traditionnels.

Ce qui est frappant chez elle, c'est son insatiable curiosité musicale. Très vite, elle se tourne vers des influences aussi diverses que Sun Ra, John Coltrane ou Flying Lotus. C’est là que tout bascule : Emma-Jean Thackray ne veut pas jouer le jazz, elle veut lui insuffler quelque chose de neuf et de vivant. Contrairement à ceux qui se contentent d’une relecture chic des classiques, elle prend le risque de tout réinventer.

Une des forces d’Emma-Jean Thackray réside dans sa capacité à fusionner des mondes sonores a priori éloignés. Son œuvre n'est ni purement jazz, ni électro, ni funk : elle est tout cela à la fois. Prenons son premier album marquant, , sorti en 2021 :

  • Une exploration spirituelle : L’album s’inspire directement de l’héritage du spiritual jazz, ce courant marqué par des figures telles que Pharoah Sanders ou Alice Coltrane. Les harmonies lumineuses et les grooves hypnotiques invitent à une forme de méditation.
  • Un groove irrésistible : L'influence de la funk et de la musique de danse est omniprésente. Des morceaux comme instaurent un groove rebondissant, presque hypnotique, qui donnerait envie à n’importe qui de bouger.
  • Une sensibilité pop : Des refrains accrocheurs et des structures mélodiques directes rendent sa musique accessible, sans jamais sacrifier sa profondeur.

Le résultat ? Un jazz orchestral profondément ancré dans la modernité, mais qui continue de résonner avec les codes du passé. Son orchestre devient une machine où chaque musicien est essentiel, participant à un dialogue vibrant entre tradition et innovation.

Si les albums d’Emma-Jean Thackray impressionnent, c’est sur scène que sa magie prend toute son ampleur. Ses concerts ne ressemblent pas à des performances jazz conventionnelles. Ils évoquent davantage des rituels collectifs, des moments où le public et l’artiste fusionnent en une masse d'énergie et d'émotions.

En tant que conductrice et trompettiste, Emma-Jean est au centre de tout. Elle passe d’un rôle de frontwoman charismatique à celui de chef d’orchestre avec une fluidité déconcertante. Chaque solo, chaque intervention instrumentale devient une pierre angulaire de l'édifice sonore général. Son interprétation de sur scène, par exemple, est une montée en puissance fascinante : la tension monte, jusqu’à l’explosion cathartique finale qui balaie le spectateur dans une vague d'émotions.

Elle a expliqué dans plusieurs interviews vouloir que ses concerts soient une expérience collective. Selon elle, « la musique est une force qui connecte, un pont entre nous tous, peu importe d’où l’on vient. » En ce sens, Emma-Jean incarne l’esprit même du jazz : prendre des individualités, les unir pour en faire jaillir une énergie transcendante. 

Historiquement, le jazz – et en particulier le jazz orchestral – a souvent été dominé par les hommes. Les chefs d’orchestre emblématiques, des Duke Ellington à Gil Evans, sont légion. Emma-Jean Thackray casse ce moule avec une désinvolture certaine.

  • Une vision affirmée : Elle produit sa propre musique via son label . En gardant le contrôle sur son art, elle s'assure une liberté totale, sans compromis.
  • Un engagement inspirant : Dans ses interviews, elle évoque souvent l'importance de changer les mentalités, d’ouvrir plus de portes pour les femmes dans le jazz.

Certains la comparent à d'autres figures féminines du jazz britannique, comme Nubya Garcia ou Shirley Tetteh, qui redéfinissent elles aussi les rôles dans cette ère nouvelle. Ensemble, elles construisent une scène où les préjugés s’érodent à la faveur d’un renouvellement artistique et social. Emma-Jean devient ainsi une source d’inspiration pour toute une génération de musiciennes prêtes à investir des rôles de composition, de direction artistique et au-delà.

Intégrée à une scène en plein essor, Emma-Jean Thackray n’est pas un électron libre isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large :

  • Avec des artistes comme Shabaka Hutchings, londoniens et provinciaux propulsent le jazz britannique vers une nouvelle ère où le métissage est roi.
  • Les clubs mythiques – du Ronnie Scott’s à Church of Sound – jouent un rôle vital dans l’émergence de ce son distinctif, et Emma-Jean s’y est taillée une place de choix.
  • Des festivals tels que consacrent ce jazz pluriel et en constante évolution.

Dans ce foisonnement, Emma-Jean ne se contente pas d’être une voix de plus. Elle en est l’une des architectes principales, forgeant des ponts entre tradition et innovation et réunissant des publics aux goûts variés.

Avec , Emma-Jean Thackray a posé les bases d’un univers sonore fascinant. Mais elle ne compte pas s’arrêter là. Dans ses récentes entrevues, elle a évoqué son envie d’explorer encore davantage les musiques du monde, notamment africaines et indiennes. Son goût de l’expérimentation ne semble connaître aucune limite.

Sa capacité à mélanger les genres, tout en respectant les racines du jazz orchestral, est un rappel précieux. Ce que nous appelons "jazz" n’est pas un simple genre, c’est un langage universel, fluide et mouvant, qui s'enrichit de chaque interprète passionné. Et Emma-Jean Thackray, sans aucun doute, en est l'une de ses conteuses les plus avant-gardistes.

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